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FRANCAFRIQUE

La fin de la Françafrique serait-elle envisageable suite au décès d’Omar Bongo ?

par Jean-Claude Ngabonziza

Cette interrogation était récemment sur toutes les lèvres de ceux qui analysent la politique africaine, après le décès d’Omar Bongo.

La Françafrique évoque cette relation occulte qui s’est développée entre la France et l’Afrique francophone sous l’impulsion du Général Charles de Gaulle, au lendemain de l’indépendance de plusieurs pays africains.


Au fil des années, cette relation s’est transformée en un cercle nébuleux qui a fait des ravages sur le continent noir. Parallèlement aux relations officielles d’État à État, il s’est tissé des liens politico-mafieux au profit des différents chefs d’État français et leurs complices et dictateurs africains. Les populations africaines ont payé cher de cette relation odieuse et les exploits malsains ont été nombreux : coups d’États, trafic illégal d’armes, commerce illicite de pierres précieuses, mercenariats, génocide etc.

La Françafrique a été un facteur déterminant, perceptible derrière plusieurs événements louches qui ont entraîné la mort des millions d’africains.

Bon nombre de pays du « pré-carré français » en Afrique ont été touchés les uns plus que les autres. Le pays qui a subi plus de préjudices est évidemment le Rwanda où plus d’un million d’innocents citoyens ont été exterminés en trois mois, broyés par une machine diabolique montée grâce au soutien officiel de la France, avec une participation peu apparente de la Françafrique. En juin 1994, au Rwanda, n’eussent été quelques indiscrétions qui n’ont pas échappé à l’attention du journaliste Patrick de Saint-Éxupéry et qui ont inspiré son livre intitulé « L’inavouable », on n’aurait peut-être jamais su jusqu’où pouvait aller ce réseau sophistiqué qui opère toujours en marge des sphères officielles.

L’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée avait laissé miroiter l’idée d’un possible changement, susceptible de rectifier et assainir les relations franco-africaines. Hélas, ce fut plutôt la continuité, puisque Paris est resté fidèle à sa politique africaine traditionnelle. Le choix de l’actuel président français d’effectuer sa première visite chez Omar Bongo a été suffisamment évocateur, puisqu’il était question de rassurer son allié principal, face aux rumeurs d’un possible changement de cap, dans la conduite des affaires africaines.

Depuis lors, personne ne se fait plus d’iIlusion. Que ce soit à Dakar ou Kinshasa, le discours de l’Élysée n’indique aucun changement en perspective, tant sur le fond que sur la forme. La France poursuit sa politique traditionnelle, même si quelques ajustements périphériques sont envisageables, comme la fermeture de quelques bases militaires, une question de s’ajuster au nouveau contexte économique. Parallèlement au discours officiel, la Françafrique a poursuivi ses méthodes dont on a observé les conséquences désastreuses.

Les derniers « dommages collatéraux » qui ont frayé les manchettes ces dernières années sont les habitants du Kivu à l’Est de la RDC, victimes d’une guerre très meurtrière, dans laquelle les acteurs principaux sont les génocidaires rwandais en cavale aujourd’hui dénommés F.D.L.R. On peut rappeler en passant que ces combattants sont des reliquats des Forces Armées Rwandaises (F.A.R) formées dans le cadre de coopération franco-rwandaise sous feu Juvénal Habyarimana. Ces forces négatives auraient maintenu leurs connexions françafricaines.

La particularité de la Françafrique réside aussi dans sa capacité caméléonesque ! Dépendamment des intérêts à défendre, il peut agir en spectateur inactif ou entrer puissamment en jeu en faveur de tel ou tel acteur de son choix ! On l’a observé en action de cette manière au Tchad où le gouvernement du Président Idriss Déby est aux prises avec une rébellion armée qui a failli s’emparer du pouvoir à quelques reprises.

La présence de la Françafrique a été observée également en Côte d’Ivoire, dans une guerre civile déstabilisatrice. Ce pays, longtemps considéré comme le fleuron de l’Afrique de l’Ouest a connu son lot de souffrance ces dernières années. La situation s’est aggravée lorsque le Président Laurent Gbagbo et ses partisans sont entrés ouvertement en discordance avec la France officielle. La lumière au bout du tunnel est apparue avec le début d’une médiation régionale africaine, mais la main de la Françafrique serait toujours opérante par l’intermédiaire de ses alliés régionaux. Naturellement, les intérêts en jeu sont si énormes qu’une absence totale serait impensable.

Dans tous ces cas mentionnés, les marchands de canons y ont trouvé leur part du gâteau, grâce au juteux marché d’armes et de munitions pendant que le sang des citoyens africains coulait à flot. Alors que dans ces contrées la guerre faisait rage, la diplomatie française s’activait, tantôt en jouant les bons offices (à Abidjan), tantôt en rescousse au gouvernement en mauvaise posture (au Tchad), ou bien déguisée en messager humanitaire pour la paix (à Goma en RDC). Dans ce dernier rôle, Bernard Kouchner s’est distingué nettement sur toutes les scènes dramatiques, fort de son passé de fondateur de Médecins Sans Frontères (MSF).

Les interventions du « french doctor » ont permis à la diplomatie française de focaliser l’attention médiatique sur les désastres humanitaires devant lesquelles « la France se montre toujours préoccupée et sensible ». La plupart du temps, le public garde en mémoire les images télévisuelles et les commentaires formulés sur mesure pour donner un aspect humain aux interventions internationales dans ces zones, sans se poser trop de questions sur les causes du conflit et moins encore sur la provenance des armes qui l’alimentent.

 Y a-t-il un changement possible après Omar Bongo ?

Pour plusieurs observateurs, le décès du président gabonais constitue la chute d’un gros morceau de la Françafrique. Toutefois, à notre avis, son départ de la scène ne constitue pas nécessairement la fin de la Françafrique, du moins dans un proche avenir. Cette machine dispose encore de plusieurs pièces qui lui permettront de se remettre à fonctionner à court terme. Pour le cas particulier du Gabon, ce qui inquiète un peu du côté de Paris, ce sont les brouilles survenues ces dernières années, qui risquent d’avoir des effets imprévus. Bongo était un dinosaure qu’il a fallu ménager car il détenait beaucoup de secrets. Par ailleurs, après 40 ans de magouilles avec ses alliés français, il maîtrisait tellement les rouages que devant lui, Nicolas Sarkozy n’était qu’un apprenti. Dans sa tentative de jouer le rôle de Maître absolu à l’instar de ses prédécesseurs, Sarkozy se devait d’agir avec délicatesse face à Bongo qui n’avait rien à apprendre de lui sur le terrain de la Françafrique.

Durant ses dernières années, Omar Bongo avouait publiquement son amertume vis-à-vis de sa relation avec ses « amis » français. Le lien de confiance était visiblement rompu même s’il restait encore une « amitié » de façade que les deux parties entretenaient pour leurs intérêts réciproques.

Ses démêlés avec la justice française relayés par la presse étaient considérés par Bongo comme un geste de trahison. Il digérait mal le fait qu’il était continuellement diabolisé pendant que ses complices français, qui avaient bénéficié autant que lui (sinon plus) des détournements qui lui étaient reprochés, ne sont pas inquiétés. C’est pour cette raison qu’Omar Bongo aurait décidé d’aller se faire soigner en Espagne plutôt qu’en France.

La décision de Nicolas Sarkozy de se rendre à Libreville pour participer personnellement aux obsèques présidentielles est interprétée par certains comme une tentative de faire les yeux doux, en vue de préparer le terrain à l’établissement des liens privilégiés avec le successeur éventuel d’Omar Bongo.

Les chahuts réservés au président français laissent entrevoir un désaveu dont on ignore l’ampleur, de la part de la population gabonaise. Cette lecture médiatique de l’incident survenu ne faisant pas son affaire, Nicolas Sarkozy l’a écarté de façon habile. Il ne s’agissait pas d’une expression de colère vis-à-vis du Président de la France a-t-il expliqué, mais cette colère était plutôt dirigée contre les médias français qui avaient annoncé prématurément la mort d’Omar Bongo.

De toutes les façons, le décès du président gabonais laisse planer une incertitude quant à la continuité de la conduite des affaires, comme à l’époque du vieux temps, où toutes les grandes décisions obtenaient préalablement l’aval de Paris.

Tout va dépendre de la trempe du prochain homme fort de Libreville. Mais qui qu’il soit, si en fin de compte il n’entre pas en symbiose avec la France officiel et officieuse, une guerre civile similaire à celle qui a ravagé la Côte d’Ivoire n’est pas à exclure.

Le souci de Paris de rester maître d’œuvre dans la région est perceptible. Une tentative de se repositionner sur un terrain non maîtrisé avait nécessité le déplacement du Président français à Kinshasa où les liens avec le président Joseph Kabila sont peu rassurants.

La distance affichée par le jeune président congolais, mais surtout son rapprochement avec Washington et même Pékin, ont été ressentis comme le début d’une extension de l’effritement du pré-carré français, après que « l’intraitable Rwanda de Paul Kagame » s’est soustrait ouvertement à toute influence de Paris.

 L’opinion africaine désillusionnée au sujet de la France.

D’Abidjan à Kigali en passant par Dakar, Cotonou et Kinshasa, dans l’opinion publique, surtout au sein de la jeunesse, les africains sont désillusionnés. Le désir de s’affranchir de l’influence de la France grandit de façon inquiétante. L’expérience audacieuse du Rwanda semble avoir été contagieuse. C’est ce qui explique la popularité de Paul Kagame en Afrique de l’Ouest. D’ici quelques années, un vent de changement risque de souffler avec une force dont la portée reste imprévisible. L’intervention de certains artistes comme Alpha Blondy à travers sa chanson « armée française, allez-vous en de chez nous » a eu des échos très retentissants. L’arrivée en force de la Chine sur la scène africaine avec une participation au développement qui se concrétise par des projets bénéfiques et palpables pour beaucoup d’africains offre une alternative alléchante. L’arrivée à la Maison Blanche de Barack Obama semble avoir libéré une population qui avait soif d’un modèle d’inspiration. Du coup l’Amérique est devenu un modèle qui a relégué la France à l’arrière-plan. A l’aube du 21 ième siècle, il y a plusieurs facteurs qui alimentent l’ère de la dé-néocolonisation africaine.

Dans un contexte de crise économique mondiale, la France tente par tous les moyens de se maintenir dans son pré-carré africain qui était un marché longtemps acquis d’avance. Pour l’instant, personne ne connaît l’issu du climat de mécontentement généralisé en Afrique francophone où la France est pointée du doigt à tort ou à raison. Sa politique étendue sur environ un demi siècle a laissé des séquelles dont peut-être, elle ne réalise pas la portée.

La stratégie de Paris consiste à faire mine de se désintéresser du continent noir, tout en se montrant ouvert à l’amélioration des relations existantes. Cependant, la pomme de discorde reste la non reconnaissance par la France des préjudices qu’elle a fait subir aux africains. Ces derniers en on ont gros sur le cœur, face à l’attitude française jugée arrogante à ce sujet. Forts des alternatives à l’offre de la France, les jeunes leaders africains se réservent désormais le droit de monter les enchères en faveur de leur pays. La nouvelle conjoncture fait que dans son « pré-carré », la France n’est plus l’unique capitaine à bord du bateau. Dans cet immense océan étendu vers l’avenir, les africains ont pris conscience qu’ils peuvent décider de l’orientation et la destination de leurs navires.

Si la Françafrique parvient à se maintenir après la mort d’Omar Bongo, sa présence sera dans tous les cas nettement différente de celle qui a fait régner sa loi depuis les années 1960. Sans cela, elle risque d’être progressivement écartée d’une course compétitive, où désormais la voix de la nouvelle génération africaine va peser lourd, sur un marché mondial de plus en plus compétitif surtout avec l’entrée en jeu des puissances économiques émergentes.

Jean-Claude Ngabonziza

Ottawa-Gatineau

Canada