Vénuste Kayimahe
Pardonner ?
Entretien avec Benjamin Chapeau et Ignace Fabiani, à Kigali
Auteur de Rwanda, Les coulisses du génocide, Vénuste Kayimahe aura été un témoin privilégié de la présence française au Rwanda. Il est surtout une voix importante parmi les rescapés. En 2001, il appelait à la création d’une Maison de la Mémoire du Génocide des Tutsi du Rwanda, « une institution libre et indépendante où l’on viendrait se documenter sur le génocide tutsi et les autres génocides inscrits dans son histoire par la main cruelle et meurtrière de l’homme », proposait-il. On peut regretter qu’il n’ait été entendu, et on rêverait que l’ancien Centre culturel français, où il a travaillé vingt ans, soit aussitôt réquisitionné à cet effet. « Les gens sont de mauvaise foi quand ils essayent de nier l’évidence », dit-il. « Les Français avaient les moyens d’arrêter le génocide s’ils l’avaient voulu. »
Q. Douze ans après le génocide, comment jugez-vous la position du gouvernement français concernant sa propre responsabilité dans le génocide ? — J’ai l’impression que cela n’évolue pas. Il y a quelques balbutiements, quelques frémissements, comme la Commission d’Enquête Citoyenne (CEC). […] Mais cela ne va pas plus loin que ces balbutiements. Cela monte un peu comme un soufflet puis cela retombe sans aboutir à quoi que se soit. […] Je me disais bien que cela n’irait pas très loin car la France officielle est très intelligente, elle sait comment éteindre un incendie, surtout quand cela menace chez elle. Q. Suite aux plaintes déposées contre des militaires français, l’attention se focalise de plus en plus sur ce qu’ils auraient fait pendant l’opération Turquoise, et pourtant d’autres témoins, dont le général Dallaire sur France Inter en 2004, affirment que des militaires français étaient là pendant toute la durée du génocide ? Qu’en pensez vous ? – Je ne pense pas que le Général Dallaire ait intérêt à mentir là-dessus. Moi je ne les ai pas vus parce que je ne suis resté que deux semaines pendant le génocide. Mais ce que j’apprenais quand j’étais à Nairobi, c’est qu’il y avait des soldats français qui étaient restés avec l’armée rwandaise. À un moment donné, certains se sont même retrouvés coincés par le FPR, au Mont Kigali, et ils ont dû se replier à Gitarama avec le gouvernement génocidaire. Moi, j’ai vu des gens qui ont été évacués par le FPR qui m’ont dit avoir vu des soldats français pendant le génocide. Certains de ceux qui travaillaient à l’ambassade de France m’ont dit qu’ils avaient vu au Rwanda, en mai 1994, des personnes que nous avions côtoyées à l’ambassade ou au centre culturel français entre 1990 et 1994. Les militaires français ne sont pas tous partis en 1993. Certains sont restés. On les voyait dans la rue, venir au centre culturel… Ils disaient être de la coopération militaire. Q. Qu’est-ce que ces militaires faisaient entre 1993 et le début du génocide ? – Ils encadraient l’armée rwandaise. Ils préparaient la guerre contre le FPR. Q. Et pendant le génocide, quel pouvait être leur rôle ? – Pareil : ils encadraient les génocidaires. Q. Pourquoi ? – Pour eux, c’était la poursuite de la guerre contre le FPR. Ils devaient soutenir un régime qui menaçait de s’écrouler alors qu’ils avaient œuvré à constituer son armée pendant quatre ans. Ils ne pouvaient pas l’accepter. Les ordres de Paris, c’était de soutenir, quoi qu’il arrive, ce gouvernement. Q. Même au point de soutenir un génocide ? – Oui. Cela ne rentrait pas en ligne de compte. Q. Les militaires français présents au Rwanda portaient quel uniforme ? – Cela dépendait des unités dans lesquelles ils étaient incorporés, parce qu’il y en a certains qui restaient dans leurs unités françaises, d’autres qui intégraient des unités rwandaises… Il y en avait qui voulaient se déguiser et d’autres qui ne se déguisaient pas. Entre 1990 et 1994, avant le début du génocide, j’en ai vu qui portaient entièrement l’uniforme rwandais, de haut en bas, d’autres qui portaient l’uniforme des légionnaires, d’autres des paras. Là, c’était un jeu de théâtre. Parfois les légionnaires portaient des habits de parachutistes. Apparemment ils jouaient un jeu pour nous troubler. Nous ne savions plus qui était qui. Ce qui confirme aussi que certains Français portaient l’uniforme rwandais et même qu’ils étaient là pendant toute la durée du génocide, c’est le fait que le journaliste du Figaro, Patrick de Saint Exupéry, raconte : pendant l’opération Turquoise, il a vu un militaire français portant une vareuse de l’armée rwandaise s’effondrer sous ses yeux. Forcément cet uniforme rwandais il ne l’avait pas quitté depuis bien avant le génocide. Il n’est pas venu avec l’opération Turquoise pour s’habiller en militaire rwandais. Cela signifiait qu’il avait suivi le cheminement de l’armée rwandaise depuis le début du génocide. Il n’y a pas d’uniforme de l’armée rwandaise en France, et en tout cas aucune raison pour qu’un militaire français intervenant sous mandat de l’ONU décide de porter l’uniforme d’une armée qui est en train d’encadrer un génocide. S’il le porte, c’est qu’il a toujours été là. Ce sont des choses comme ça qui énervent, car on voit comme les gens sont de mauvaise foi quand ils essayent de nier l’évidence. Ce que je sais aussi, c’est que, à Kibuye, où les Français sont passés pendant l’opération Turquoise, les gens nous ont donné de nombreux témoignages sur le fait que les Français disaient aux génocidaires : « Il faut enterrer tous ces corps, il ne faut pas que les journalistes ou les satellites les voient ». Donc, ils donnaient des conseils aux Hutu qui avaient commis le génocide. Les Français étaient accompagnés par certaines autorités locales qui ont encadré le génocide. Ils conseillaient aussi de raser complètement les maisons détruites pour que cela ressemble à des champs cultivés et que l’on ne voit pas les destructions. Au départ, moi, je ne prenais pas trop au sérieux les gens qui nous donnaient ces témoignages, même s’ils avaient l’air spontanés. Mais à force que ces témoignages se multiplient à la fois dans la bouche de certains génocidaires et de certains rescapés, j’ai fini par accepter qu’il y ait une partie de vérité dans tout cela. Q. Est-ce que vous ne pensez pas que les Rwandais utilisent la France pour se dédouaner d’une partie de leur propre responsabilité dans le génocide ? – Je ne sais pas. En tout cas, je crois que le Hutu des collines qui avoue qu’il a coupé des gens, il ne dit pas que c’est le Français qui est venu lui dire de couper les gens, mais quand il me dit que le Français est venu lui dire d’enterrer les corps alors je suis porté à le croire. En me disant cela il ne se décharge pas de son propre crime. Je pense qu’il faut faire une distinction entre les témoignages des simples paysans et ceux des anciens militaires qui, eux, sont probablement amenés à mentir sur la France pour se défendre. Q. En France certains voudraient ramener le débat autour de l’attentat contre l’avion qui transportait le président Habyarimana, qui a eu lieu le 6 avril 1994 et qui serait le signal déclencheur du génocide … Qu’en pensez-vous ? Qu’en pensent les Rwandais ? – Les Rwandais ne savent pas trop quoi en penser. Tout et son contraire a été dit sur cet attentat. Mais que l’attentat ait été commis par la France, par des extrémistes Hutus ou par le FPR, cela change quoi ? Cela change quoi par rapport aux nombreux massacres de Tutsis qui ont eu lieu entre 1990 et 1994 alors même que des soldats français étaient partout au Rwanda ? Cela change quoi concernant la nuit du 6 au 7 avril 1994 où la garde présidentielle, qui avait été formée et était encore encadrée par des militaires français, s’est mise à procéder à l’élimination de tous les Hutu membres de partis d’opposition dès la chute de l’avion ? Cela change quoi sur toute la période du génocide ? Cela change quoi concernant les bébés qui ont été tués, les mamans enceintes qui ont été éventrées ? Ce ne sont pas eux qui avaient descendu l’avion. Ma fille qui avait 13 ans, ce n’est pas elle qui a descendu l’avion. Ma mère avait 73 ans et habitait à 150 kilomètres de Kigali, ce n’est pas elle qui a descendu l’avion. Pourquoi les ont-ils massacrées ? Les Français avaient les moyens d’arrêter le génocide s’ils l’avaient voulu.
Je crois donc que l’avion, c’est juste pour détourner l’attention. Car on peut dire que l’attentat contre l’avion a déclenché le début du génocide, mais ce n’est pas l’avion qui a planifié le génocide, qui l’a organisé. Le génocide était préparé avant, et il était préparé avec la France, avec les militaires français, avec l’ambassade de France. L’histoire de l’avion ne va pas exonérer les génocidaires. Q. Comment jugez-vous le travail accompli par les Gacaca, les tribunaux populaires ? – C’est une demi-réussite, ou un demi-échec comme on veut. Il n’y a pas de solution miracle et celle-ci marche tant bien que mal. Mais surtout les Gacaca, cela fait aussi partie de ces preuves qui accusent l’humanité. Ce qui m’intéresse, c’est cette vérité qui transparaît dans les Gacaca, cette reconnaissance par des Rwandais qui ont commis le génocide qu’ils ont bien commis un génocide. Mais aussi les Belges, mais aussi les Français, les Suisses, les Américains,… ne pourront plus dire qu’il n’y a pas eu de génocide des Tutsis au Rwanda, que c’était juste une guerre ethnique… Si un million, deux millions ou plus de Rwandais disent dans les Gacaca, « oui nous avons commis le génocide, nous devions tuer tous les Tutsi pour les exterminer », et si c’est consigné quelque part, s’ils disent tous les préparatifs qu’il y a eu, comment ils ont été sensibilisés, comment ils ont reçu des armes, comment ils ont été encouragés à creuser des trous… Là, cela fait quand même une accusation énorme, cela fait une vérité que nul ne pourra effacer, pas même le bon Dieu.
C’est cela le plus grand avantage des Gacaca : la vérité de l’histoire qui est une vérité qui restera. Q. Le gouvernement parle beaucoup de réconciliation. Et vous, qu’en pensez vous ? – Moi, je ne crois pas en la réconciliation. Enfin, c’est plutôt que je n’ai pas envie de me réconcilier. Je n’ai pas besoin de me réconcilier, je n’ai fait de mal à personne. Pourquoi on me demande de me réconcilier ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que les Tutsi ont fait ? La réconciliation, c’est de la politique. Le mot « réconciliation », cela implique beaucoup de choses. Qu’on parle de pardon, oui. Que des gens demandent pardon pour avoir tué et torturé d’autres personnes, qu’on aille voir des rescapés pour les supplier d’accorder leur pardon, cela je le comprends, qu’on les supplie, mais qu’on ne les oblige pas. Personne ne doit être obligé de pardonner. Mais la réconciliation ? Il me semble que l’on se réconcilie quand on a tous les deux fauté, qu’on a chacun notre part de mauvaise conduite envers l’autre. Moi je n’en ai pas eu. J’y reviens, mais ce n’est pas ma fille qui avait 13 ans qui s’est mal conduite contre ces gens-là, elle ne savait même pas ce que c’était qu’un Hutu et un Tutsi. Ce n’est pas ce fœtus qu’on a extrait du ventre de sa mère pour l’écraser contre le mur qui avait mal agi !… Les gens peuvent demander un pardon qu’on leur accordera ou pas, mais que l’on ne nous parle pas de réconciliation. C’est aussi la pression de la communauté internationale qui veut absolument que l’on parle de réconciliation. Sinon, ils ne nous laissent pas vivre. Ok, mais pour moi ce mot, c’est une blessure de plus parce qu’on me culpabilise, on m’oblige à me culpabiliser, et à ressentir que je dois quelque chose à l’autre, à celui qui a tué les miens. On me dit que je dois faire un pas vers lui et que l’on se pardonne mutuellement. Mais qu’est-ce que je lui ai fait ?
Vraiment ce mot est blessant. Qu’on me demande pardon, je peux l’accorder. Et encore, je n’accorderais le pardon que pour ce qui m’a été fait à moi, pas pour ce qui a été fait aux miens. Ils n’ont qu’à aller les chercher là où ils sont pour leur demander pardon. Je n’ai pas le droit de pardonner à leur place. Q. Les Rwandais parviennent-ils à revivre ensemble ? – Les gens vivent ensemble par la force des choses, parce qu’on est obligé puisque ce sont des voisins qui ont tué d’autres voisins et qu’après le génocide, on est toujours voisins. Et puis c’est l’instinct de survie qui oblige les gens à vivre ensemble, à se supporter… Parce qu’ils n’ont pas le choix. Je crois que les gens essayent d’oublier, qu’ils essayent de ne pas manifester tous les jours ce qui leur fait mal. La souffrance, cela ne veut pas forcément dire l’esprit de revanche. La souffrance, on la vit au quotidien, on la vit dans ses nuits, on la vit toutes les secondes, toutes les minutes, elle est dans la peau et dans le cœur. Mais la souffrance ne signifie pas revanche, ne signifie pas vengeance. On peut vivre avec sa souffrance en présence de celui qui vous a fait ça. Ce qui serait le plus dur, ce serait d’avoir toujours peur que cela recommence. De se dire, le voisin qui est là en face de moi, devant ma porte, qui a tué mes trois enfants, il est peut-être en train de planifier de me tuer... Là évidemment ce ne serait pas vivable. Donc la seule chose qui fait que les gens peuvent vivre ensemble, c’est que les uns vivent avec leur souffrance – les autres, espérons-le, avec leurs remords –, mais ils ne vivent pas avec leur rancœur. Ce que l’on ne veut pas, c’est vivre avec la hantise que cela recommence. Heureusement, il existe quand même une sécurité relative au Rwanda aujourd’hui, pour les rescapés. 8 mai 2006





